Une soirée avec Gordon Hayward

Il est presque 22h en ce vendredi soir à The Local, et la salle de ce restaurant pittoresque de Wellesley s’est considérablement vidée, au fur et à mesure que les familles l’ont quittée pour braver le froid de la nuit avec leurs doggy bags. Le bar du restaurant, sans être submergé de monde, sert encore pas mal de clients, mais peu d’entre eux semblent réellement prêter de l’attention au match des Celtics contre les Spurs que les télévisions au-dessus des bouteilles sur les étagères retransmettent.

Toutefois, attablé dans un coin bien au calme au fond de l’établissement, un homme semble plutôt captivé par la rencontre.

En juillet dernier, lorsque Gordon Hayward a signé un contrat de 128 millions de dollars sur quatre ans avec les Celtics, c’était avec le rêve de prendre part à des matchs comme celui-ci. Mais, le 17 octobre, à peine cinq minutes après ses débuts en vert contre les Cavaliers, alors qu’il s’était envolé dans les airs afin de réceptionner un alley-oop, il retomba gauchement, se disloquant et se fracturant la cheville gauche. Une terrible blessure qui l’empêche depuis de prendre part à la compétition.

Le voici donc à une table de ce restaurant peu éclairé, buvant de temps à autre une gorgée toute mousseuse de Guinness, dévorant quelques cornichons frits servis dans un panier et enveloppés dans du papier. Tandis qu’il regarde le match avec son entraîneur personnel et employé de longue date Jason Smeathers, il ne peut s’empêcher de s’interroger : et si ? Sans toutefois oublier de songer à la suite.

Cela fait à présent plus de 50 jours qu’Hayward a subi cette horrible blessure, et, sur un soir comme celui-ci, peu de signes laissent réellement montrer qu’elle a bel et bien un jour eu lieu. Après deux semaines, son plâtre avait ainsi été retiré pour laisser place à une botte de protection. Voilà qu’à présent, cette botte est peu à peu abandonnée au profit d’une petite attelle qui ne le gêne pas et qu’il porte d’ailleurs à cet instant. La semaine dernière, des spécialistes lui ont annoncé qu’il n’avait plus besoin de béquilles. Sur un terrain, il peut désormais se tenir debout et prendre des tirs, ce qui, après des semaines à ne pouvoir les tenter que depuis une chaise pliante, constitue un grand progrès.

Alors que les Celtics ont attaqué leur saison par un bilan de 22-5, il est tentant de se demander ce qu’ils auraient pu accomplir avec Hayward. Et, compte tenu de ses progrès réguliers ainsi que le fait qu’il reste encore plus de quatre mois de saison régulière à disputer, il est impossible de ne pas se demander s’il n’existe pas une chance aussi mince soit-elle que le joueur revienne cette année.

Gordon Hayward, accompagné par Jason Smeathers, son entraîneur personnel de longue date.

Hayward admettra lui-même y songer aussi. Avant d’insister sur les dangers auxquels il pourrait s’exposer en voyant si loin. C’est en franchissant un à un chaque obstacle qu’il a pu progresser jusque-là, et il ne sait que trop bien que le dernier d’entre eux, le plus gros, reste encore lointain.

Mais oui, il en est bien sûr conscient. Et bien sûr, il aimerait jouer pour les Celtics cette saison.

« C’est dans un coin de ma tête, évidemment, explique Hayward. Je donne tout ce que j’ai pour revenir au plus vite, clairement, mais je m’assure aussi qu’il me restera encore beaucoup d’années à jouer au plus haut niveau derrière. Et je ne veux pas revenir pour me blesser ailleurs, donc je fais en sorte que lorsque je reviendrai, ce sera en étant confiant à 1 000% sur mon niveau et au sujet de ma jambe. J’espère que je pourrai rejouer cette saison, plus que tout. Ce serait tellement bien. Mais ce n’est pas là-dessus que je me concentre. Je ne me concentre que sur ce que je peux faire chaque jour pour aider à me sentir mieux. »

Les Celtics débutent le match sur un 5-0, et Gregg Popovich, l’entraîneur des Spurs, prend un temps-mort après seulement 85 secondes de jeu. Hayward sourit :

« Un trois points complètement ouvert pour Kyrie [Irving], puis un fastbreak. C’en est trop pour Pop. Il a horreur de ça. »

Le 19 octobre, lorsqu’Hayward s’est réveillé au New England Baptist Hospital après son opération, sa chambre était vide. Il voulait des réponses. On lui avait dit qu’il avait souffert d’une fracture nette, et que les déchirures ligamentaires pourraient être réparées. Mais il y avait de grosses inquiétudes quant à l’état de son cartilage, des inquiétudes qui ne pourraient être balayées qu’après avoir ouvert son pied.

« Hé ! s’écria-t-il alors, à quiconque pourrait l’entendre. Hé ! Hé ! »

Une infirmière accourut enfin. Hayward lui demanda si l’opération avait réussi, et ce qu’il en était de son cartilage.

« Tout s’est bien passé, lui répondit-elle. Tout ira bien. Rendormez-vous. »

C’est à partir de cet instant, se souvient-il, qu’il fut réellement convaincu qu’il s’en remettrait. Il se rendormit, et, lorsqu’il se réveilla à nouveau, il se sentait prêt à se mettre au travail.

Les premiers jours furent les plus difficiles. Hayward était plâtré, souffrant, et ne pouvait pas faire grand-chose. Il devait se lever et faire un petit tour à peu près une fois par heure. Parfois, il ne voulait même pas le faire. Sa femme, Robyn, était là, lui offrant un soutien infaillible. Mais sa persévérance fut sans doute plus importante encore.

Gordon Hayward a presque entièrement laissé tomber sa botte de protection au profit de cette petite attelle.

« Elle était sur mon dos, se remémore-t-il. ‘Tu dois te lever ! Ne reste pas assis comme ça, debout, secoue-toi !’ C’était à la fois tendre et dur, mais c’était bien, parce que les autres se contentaient de me dire que tout irait bien. »

Environ deux semaines après la blessure, le plâtre d’Hayward fut remplacé par une botte de protection. À ce même moment, Smeathers emménagea chez les Hayward pour aider le joueur dans sa rééducation 24h/24.

À présent, les deux se rendent dans les locaux d’entraînement des Celtics chaque jour d’environ 10h du matin à 14h. Hayward s’y fait masser, il travaille sur son amplitude de mouvements, soulève des poids et s’entraîne aux tirs. Plus tard dans la soirée, il fait d’autres exercices de rééducation chez lui.

Hayward confesse que pouvoir enfin se séparer de ses béquilles la semaine dernière était une étape importante pour lui. Il porte encore de temps à autre sa botte de protection, mais peut souvent la troquer contre une petite attelle. Lorsqu’on lui parle de ce troc, un grand sourire se dessine sur ses lèvres.

« C’est le top », dit-il.

Il explique ensuite qu’il devrait pouvoir se débarrasser totalement de cette botte dans environ deux semaines, et qu’il devra ensuite porter sa petite attelle pendant à peu près trois mois. Il sait cependant que ce calendrier peut évoluer.

Second quart-temps, Daniel Theis chute violemment au sol après un dunk. Hayward grimace :

« Ça aurait pu faire mal. »

Mais Theis se relève, il va bien.

« Il a des bras tellement grands. J’aimerais avoir des bras aussi longs que les siens. »

Les Celtics savaient qu’il serait important pour Hayward que ses progrès puissent se mesurer, pas forcément en mètres mais même en millimètres. Et ils savaient aussi quel compétiteur ils avaient là.

C’est pourquoi, en plus de son travail épuisant de rééducation, ils ont mis en place des petits défis avec des scores, des records de temps et surtout, des vainqueurs. Danny Ainge et Brad Stevens ont ainsi pris part à ces petits jeux, de l’argent a été parié, et Hayward y a pris du plaisir.

Dans l’un de ces mini-jeux, nommé Multiple Marble Madness (soit « Les billes en folie »), 17 billes sont placées sur une serviette. Hayward doit les saisir à l’aide de ses orteils et les déposer aussi vite que possible dans une boîte. La première fois qu’il a relevé le défi avec son pied gauche, le convalescent, cela lui a pris 4 minutes et 57 secondes. Il confie d’ailleurs avoir sûrement triché ce jour-là. Cette semaine, il a relevé le défi en 38 secondes.

« Ce sont de petites choses comme ça qui comptent, raconte-t-il. Par exemple, je peux dire que j’ai fait un pas de plus en avant aujourd’hui parce que j’ai battu mon record de trois secondes. »

Il y a aussi le Celtic Chair Challenge (le « Challenge des Chaises des Celtics »), dans lequel les participants doivent réussir un tir du milieu de terrain, assis sur une chaise. Chaque participant doit payer un dollar par tentative, dans la limite de cinq par jour. Le jackpot s’agrandit jusqu’à ce qu’un tir rentre.

Ainge, Stevens, et les membres de l’équipe Aron Baynes, Semi Ojeleye et Guerschon Yabusele sont quelques-uns des participants à ce petit concours. Hayward, quant à lui, a su se délecter de leurs ratés.

« Je leur sors des trucs comme ‘Merci pour votre don, au suivant' », dit-il en riant.

Le jackpot est monté à 80 dollars. Hayward, qui touche 27,9 millions de dollars cette saison, est prompt à indiquer qu’il ne joue pas lorsque ses coéquipiers sont en déplacement, ce qui ne serait pas juste. Ainge, pour l’anecdote, a réussi une fois à marquer le panier en lançant le ballon comme une balle de baseball.

« Mais faites bien savoir que c’est moi le meilleur depuis cette distance, sans l’ombre d’un doute », conclut Hayward.

Dans ses exercices individuels de tir, Smeathers donne souvent à Hayward des objectifs élevés, comme par exemple réussir 45 tirs d’affilée à mi-distance et à divers endroits, ce qui est tout sauf facile pour un joueur équipé d’une botte de protection. Hayward y est néanmoins parvenu en à peine deux jours.

Irving monte au dunk, son premier de la saison, et les Celtics mènent à présent 49-42. Hayward sourit :

« Il a essayé de me faire croire l’autre jour qu’il pouvait faire un windmill. J’étais là, genre : ‘Tu ne dunkes pratiquement jamais’. »

Dans les semaines qui suivirent sa blessure, Hayward avait pris l’habitude de regarder les matchs des Celtics, auxquels il ne pouvait pas prendre part, installé dans son sous-sol, jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus et quitte la pièce pour se trouver une autre distraction.

« C’était le plus dur, se souvient-t-il. J’étais obligé de couper la TV dès le début, je ne pouvais pas regarder ça. On était à la traîne, je préférais carrément aller faire autre chose, quitter la pièce. Il y a des moments tellement épouvantables, c’est de la torture. Tu t’entraînes tout l’été, tu prends cette décision de jouer pour les Boston Celtics, une décision qui change toute ta vie, et tu te retrouves assis là, à regarder les Celtics jouer toute leur saison. C’est la poisse, franchement. »

Gordon Hayward regarde ses coéquipiers affronter les Spurs, attablé dans un restaurant à Wellesley.

Hayward avoue que lorsque les Celtics perdent, ce qui arrive rarement cette saison, il se demande comment il aurait pu aider. À peine a-t-il fini de confier cela que les télévisions du restaurant diffusent une vidéo montrant les Celtics, fêtant une de leurs dernières victoires. Hayward pointe alors l’écran du doigt et explique que c’est ça, l’autre chose la plus dure à voir pour lui.

« Quand ils gagnent et qu’ils le fêtent comme ça, ils ont l’air de tellement s’amuser », se lamente-t-il.

Hayward voit depuis peu un psychologue spécialiste du sport, qui l’a aidé à voir les matchs sous un autre angle. À présent, lorsqu’il regarde un match, c’est sur ce qu’il peut apprendre qu’il se concentre, davantage que sur ce que sa blessure lui fait rater.

« C’est du genre, ‘que fait tel ou tel gars pour avoir ce tir ouvert, ou que pourrait faire de mieux cet autre gars, ou comment notre équipe défend-elle dans telle ou telle situation ?’, détaille-il. Je vois tout ça d’un point de vue stratégique, et c’est vraiment plus facile à supporter comme ça. »

Il a même développé une profonde admiration pour cette équipe qu’il finira par rejoindre. Plus tôt dans la saison, lorsque les Celtics se retrouvaient considérablement menés par leurs adversaires, Hayward s’attendait logiquement à une défaite.

À présent, lorsqu’ils regardent avec Smeathers les rencontres depuis le sous-sol de sa maison, et tandis qu’il froisse des journaux ou qu’il s’entraîne à attraper des poignées entières de riz cru afin de renforcer sa prise avec son pied, les deux font des petits paris sur la probabilité d’une remontée. Une remontée qui, la plupart du temps, se produit bel et bien.

Hayward a tâché de maintenir un lien constant avec les autres Celtics. Theis et Baynes lui ont souvent rendu visite, en partie pour faire jouer leurs enfants avec les deux jeunes petites d’Hayward.

Hayward ne manque pas non plus d’envoyer des messages à ses coéquipiers, leur donnant des conseils avant telle ou telle rencontre, leur remontant le moral après un match sans, ou simplement les chambrant dans un bon esprit de camaraderie.

Le 20 novembre dernier, Irving a ainsi piétiné les Mavericks avec 47 points, menant les Celtics à la victoire sur un score de 110-102. Mais le meneur de Boston a manqué un lancer franc durant la prolongation de ce match.

« Je lui ai dit que, depuis mon canapé, je scandais ‘MVP ! MVP !’, raconte Hayward. Puis il a foiré son lancer sur un and one, et ça se voyait qu’il était vraiment énervé de l’avoir raté. Il m’a répondu en riant que oui, il le voulait vraiment, ce lancer. »

Kawhi Leonard, la star des Spurs, apparaît à l’écran. Leonard n’a pas encore joué cette saison en raison d’une blessure au quadriceps.

« C’est dingue qu’on ne parle pas plus de sa blessure, s’étonne Hayward. Ce mec est un candidat pour le trophée de MVP, et personne n’a vraiment parlé de ça. »

Certes, Hayward a fait des progrès importants dans un délai serré, plus rapidement que ce qu’il avait imaginé en premier lieu. Mais il refuse de dresser un tableau trop parfait de la situation.

Il a vécu des journées aussi mauvaises qu’on le lui avait prédit. Il a vécu des journées durant lesquelles sa cheville se faisait plus douloureuse que d’autres. Des journées où les seuls moments de réconfort étaient ceux où sa petite fille de deux ans et demi, Bernie, venait en se dandinant vers lui pour faire un bisou sur sa botte de protection, espérant ainsi faire disparaître le bobo de son papa.

« Je me souviens que parfois, j’étais assis dans la voiture, juste avant qu’on parte à l’entraînement, à me dire ‘C’est reparti, je n’ai pas envie de ça aujourd’hui, ça fait à peine une semaine et j’en ai déjà ma claque’, » reconnaît-il.

Il poursuit en expliquant qu’à ces occasions, Stevens, Smeathers ou lui-même offrait quelques mots d’encouragement. Il ajoute ensuite qu’il ne lui faut généralement pas longtemps avant de se recentrer, prendre du recul. Tout ce qu’il veut, c’est voir du progrès, si minime qu’il soit.

Il y a deux semaines, il était incapable de faire des calf raises, un exercice où l’on se dresse sur la pointe des pieds pour travailler le mollet. À présent, il peut en faire 20 d’affilée « comme si de rien n’était ». Mais il y a quelques jours à peine, il a essayé sans succès de faire une élévation sur son seul pied gauche. Un nouveau défi, un nouvel objectif pour lui.

Lorsqu’il pourra enfin se débarrasser de la botte de protection, idéalement dans environ deux semaines, il compte passer petit à petit du vélo d’appartement au vélo elliptique puis au tapis de course anti-gravité. Après cela, il commencera à recourir sur un parquet, puis il se mettra aux exercices de changement de direction. Il y a tant d’étapes sur sa liste.

« C’est pénible, parce qu’on se dit ‘OK, je fais de vrais progrès’, lance-t-il. ‘La botte, c’est fini, maintenant je n’ai plus que l’attelle.’ Puis on réalise à quel point le chemin du retour est encore tellement long, et on se dit ‘Oh, mon Dieu’. »

Heureusement, Hayward et Smeathers se concentrent sur le positif, comme par exemple le fait qu’il va passer tant de temps à s’entraîner et bosser sa technique tandis que le reste des joueurs NBA subira l’épuisement de la saison régulière.

Less than two months into his rehab from a gruesome injury, Gordon Hayward said his goal is simple: ‘Let’s be better today than I was yesterday.”

Après moins de deux mois de rééducation, le but de Gordon Hayward est simple : être meilleur aujourd’hui qu’hier.

Hayward a ainsi développé sa main gauche et possède désormais dans son bagage technique une certaine faculté à utiliser la planche dans des angles impossibles qui n’est pas sans rappeler celle de Kyrie Irving.

« Pour nous, glisse enfin Smeathers, Gordon reviendra plus fort qu’avant, c’est certain. »

Sa date de retour, comme chacun le sait, reste un mystère. Les Celtics ont abordé la question avec prudence, répétant inlassablement qu’ils ne s’attendaient pas à voir Hayward revenir cette saison. Lui non plus ne s’y attend pas. Il n’apprécie guère se projeter aussi loin.

Mais il n’en reste pas moins un compétiteur dans toute sa fierté, et rien n’est plus motivant que d’avoir au bout de ce long tunnel éprouvant la perspective de prendre à nouveau part à un match en NBA.

« Je pense que c’est mieux pour moi de me dire ‘sois meilleur aujourd’hui qu’hier’ et de reproduire ce schéma jour après jour, résume-t-il. Et si jamais notre saison n’est pas encore terminée et que je peux rejouer, eh bien, ce serait génial. »

Traduction de l’article du Boston Globe ‘A night out with Gordon Hayward, discussing his recovery, his team, and his eventual return‘ par Léo Hurlin

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