Jaylen Brown : entretien avec un joueur « trop intelligent »

Donald McRae, journaliste au Guardian, a profité du passage des Celtics à Londres pour avoir une longue conversation avec Jaylen Brown sur de nombreux sujets. Voici une traduction de ses propos les plus intéressants, des propos que l’on n’a pas l’habitude de pouvoir lire dans les colonnes des sites US spécialisés.

Racisme

Le jeune ailier a longuement abordé le sujet du racisme et des inégalités sociales aux États-Unis. Il a commencé par citer une analogie utilisée par l’auteur américain David Foster Wallace pour expliquer son point de vue :

« Deux jeunes poissons nagent dans l’océan et croisent un poisson plus âgé. Ce dernier leur demande : ‘Quoi de neuf les gars ? Comment est l’eau ?’ Les deux jeunes le regardent et répondent : ‘Quelle eau ?’ Ils ne se sont jamais rendus compte qu’ils vivent dedans. Il faut quelqu’un de spécial, comme Marthin Luther King, pour que l’on rende compte de la situation dans laquelle on a toujours vécu. »

Il s’est également confié sur son expérience personnelle du racisme, notamment durant sa jeunesse en Géorgie.

« Le racisme est clairement encore présent dans le sud. J’en ai fait l’expérience à travers le basketball. Des gens m’ont appelé avec ce mot commençant par n-. J’ai vu des gens déguisés en singe et portant un maillot pendant les matchs. J’ai vu des gens venir à mes matchs avec le visage peint en noir. J’ai vu des gens lancer des bananes dans les tribunes. »

« Le racisme est encore présent, dans toute l’Amérique. Bien sûr les choses ont beaucoup changé, j’ai aujourd’hui beaucoup plus d’opportunités que je n’en aurais eu il y a 50 ans. Certaines personnes pensent donc que le racisme a disparu, qu’il n’existe plus. Mais il est caché dans des endroits plus stratégiques. Il y a moins de personnes qui viennent vous voir pour vous crier ces choses. Mais l’élection de Donald Trump a libéré la paroles des racistes. »

Jaylen admet l’impact que cela pouvait avoir sur lui à 14 ans.

« Ça blesse. Mais quand j’ai grandi et que je suis allé à l’université de Californie (Berkeley) j’ai beaucoup appris à propos d’une forme plus subtile de racisme, et comment elle s’infiltre dans notre système éducatif par le suivi des élèves, les programmes cachés, la stratification sociale et d’autres choses que je n’avais jamais imaginé. Je prenais ça vraiment à cœur, parce que c’est l’une des façons les plus subtiles et agressives qu’a le racisme d’exister, au sein de notre système éducatif. »

Durant ces années à l’université, avant de mettre ses études en pause pour jouer en NBA, Brown a écrit une thèse sur l’impact du sport institutionnalisé sur l’éducation.

« Ce que je lisais dessus me bouleversait. Il y a cette idée en Amérique que certaines personnes doivent gagner et que certaines doivent perdre. Le système est donc organisé pour que cela arrive. Certaines personnes doivent devenir législateurs et politiques, tandis que certaines doivent remplir les prisons et bosser à McDonald’s. C’est comme ça que l’Amérique fonctionne. C’est une machine qui nécessite des personnes au sommet et d’autres en bas de l’échelle. »

« Même si j’ai personnellement atteint une position enviable, qui peut dire ce que je serais devenu sans le basketball ? Cela me touche quand même, par rapport à mes amis, à mes petits frères et cousins qui n’ont aucune idée de comment leur mobilité sociale est façonnée. J’espère devenir davantage capable de leur expliquer. Ce n’est pas parce que je suis l’exception dans mon quartier, celui qui a réussi à sauter les barrières destinés à laisser leurs privilèges aux privilégiés et à laisser les pauvres dans leur pauvreté, que je dois oublier les gens qui n’ont pas eu la même chance. »

Il a également donné son opinion sur les actions du footballeur américain Colin Kaepernick :

« C’était une protestation paisible et réussie. Ça a poussé les gens à réfléchir. Ça les a énervés. Ça leur a donné envie de s’exprimer. Les gens sont trop souvent confortablement installés dans leur vie et ils oublient ceux qui ne se sentent pas à l’aise dans la leur. Que Colin mette sa carrière en jeu, qu’il se sacrifie, c’était incroyable. Mais il ne pouvait plus supporter les brutalités policières et le racisme. Il a donné une voix à beaucoup de gens dans ce pays, moi y compris. »

Brown a également confié qu’il comprenait parfaitement à quel point la carrière de Kaepernick était menacée :

« Je n’ai pas du tout été surpris de l’issue. Colin essayait de retrouver un poste en NFL, de trouver une équipe et il en est plus que capable. Mais je savais que c’était fini, qu’ils n’allaient pas le laisser revenir. Personne ne veut attirer l’attention des médias de cette manière ou prendre ce risque. Ils voulaient probablement le dégager de la ligue. Voilà la réalité, parce que le sport est un mécanisme de contrôle. Sans le sport, les gens seraient bien plus déçus de leur rôle dans la société. Il y aurait beaucoup plus de colère à propos des injustices, de la pauvreté, de la faim. Le sport est un moyen de canaliser notre énergie d’une manière positive. Sans cela, qui sait ce que ferait la plupart de ces gamins ? »

« Les problèmes d’il y a 50 ans sont toujours présents. Certaines choses ont changé, mais beaucoup de facteurs sont profondément ancrés dans notre société. On a besoin d’actions comme celle de Kaepernick pour bousculer les gens et leur faire prendre conscience des injustices cachées. Aujourd’hui, les gens sont beaucoup plus au courant, engagés et unis au sein de notre culture. On a besoin de personnes spéciales comme Kaepernick pour obtenir ces changements, parce que souvent les journalistes et les fans disent : ‘Tu es un athlète, je ne veux rien t’entendre dire. Tu devrais être content de gagner autant d’argent en faisant du sport. Tu devrais saluer l’Amérique plutôt que de la critiquer.’ Notre société est faite ainsi. « 

Il a forcément abordé le sujet de la présidence de Trump, en précisant que sa colère n’avait pas forcément augmenté depuis les élections :

« Je pense juste que le caractère de Trump et certaines de ses valeurs le rendent inadéquat à un poste de leader. Que quelqu’un comme lui soit président, en charge de notre armée ? Pour être honnête, c’est effrayant. « 

Il a utilisé l’exemple de l’échange entre le président Américain et LaVar Ball après que le premier ait accusé le second d’être ingrat suite à l’arrestation et la libération de LiAngelo Ball en Chine.

« Il a demandé à ce qu’on lui dise merci. C’est ridicule. Qu’est-il arrivé aux gens qui font des choses par générosité ou parce qu’ils pensent que c’est la bonne chose à faire ? Il y a de nombreuses situations ridicules mais celle-là m’a fait me dire : ‘Ok, je laisse tomber. J’arrête d’écouter ce que tu racontes.’ Un gamin de 19 ans fait une bêtise à l’étranger et Trump demande des excuses à son père ? Je pense que Trump n’est pas apte à diriger. »

On a plusieurs fois dit de Brown qu’il était « trop intelligent pour le basket », voilà ce qu’il en pense :

« Je ne pense pas qu’un athlète ne puisse pas être intelligent. Certaines personnes pensent que dans le basketball, il y a un tas d’hommes adultes qui ne savent pas se contrôler. Qu’ils sont simples d’esprits et qu’ils ne peuvent pas débattre ou réfléchir correctement. Ils essayent sans cesse de donner cette image. On essaye de changer les choses parce que ces affirmations contiennent des sous-entendus tout simplement racistes. »

Personnalité

Jaylen a choisi Berkeley parce qu’il savait qu’il serait stimulé intellectuellement. À la question de savoir si cela lui manque depuis qu’il est passé professionnel, il répond :

« Absolument. Ça me manque tellement. L’environnement est bon ici, mais à Cal j’apprenais quelque chose de nouveau chaque jour. J’essaye de garder un équilibre et de ne pas penser qu’à une chose. Je prends des leçons de piano après avoir appris tout seul ces dernières années. Si je suis frustré ou que j’ai passé une mauvaise journée, mais que j’ai besoin de rester concentré, je fais du piano. C’est pareil pour les vidéos YouTube que je fais. J’utilise la caméra pour montrer un peu de ma vie quotidienne aux gens intéressés. Tout le monde vous met sur un piédestal, surtout quand vous jouez bien, ils font comme si vous n’étiez pas humain. Mais je suis juste un mec normal. »

Durant sa première année à Berkeley, Jaylen a appris à parler couramment l’espagnol sur son temps libre.

« Je ne suis plus aussi bon. J’ai recommencé à apprendre, il y a tellement de conjugaisons qui sortent de ton esprit si tu ne t’entraînes pas. Mais je viens aussi d’apprendre l’alphabet arabe. Je suis fier de moi parce que la prononciation n’est pas facile. »

Brown se décrit comme un introverti, ce qui n’est pas forcément facile dans un environnement sportif :

« Pas seulement dans le vestiaire. Dans la vie, si vous restez discret, on vous laisse derrière. J’ai du apprendre à être plus vocal et entreprenant. J’essaye juste de rester respectueux de tout le monde. Mais plus tu te rapproches des gens, plus tu leurs parles. Ça devient comme une famille, surtout quand tu gagnes. La saison dernière, j’étais plus silencieux, mais cette saison on accorde plus d’importance à mon opinion. On a un super vestiaire. »

Trevin

Jaylen s’est également ouvert au sujet du suicide de son ami Trevin Steede.

« J’ai rencontré Trevin quand je suis entré à Wheeler [une grosse académie de basket à Marietta en Géorgie]. Trevin était un an plus vieux, c’était un sophomore alors que j’étais un freshman. Ils m’ont fait venir et j’étais en concurrence avec lui pour le dernier poste libre dans l’équipe. Ils me l’ont finalement donné. »

Je ne connaissais personne quand je suis arrivé, donc pendant les repas la première semaine je mangeais seul, en faisant semblant de faire des choses sur mon téléphone. Trevin est venu me voir au bout du troisième jour. Je l’avais vu s’entraîner mais je ne le connaissais pas. Il m’a dit ‘Mec, viens t’asseoir avec nous’, on a été meilleurs amis depuis ce jour. »

Il a raconté le moment où il a appris la terrible nouvelle :

« Sa mère m’a appelé. Je pensais que c’était juste pour prendre de mes nouvelles ou dire bonjour. Mais elle appelait pour me dire qu’il était décédé. »

« Je n’aurais sans doute pas joué si elle ne m’avait pas appelé. Brad Stevens m’a demandé comment j’allais. Je lui ai dit : ‘Je ne pense pas que je vais pouvoir venir aujourd’hui.’ Il a répondu : ‘Pas de problème. Prend ton temps.’ Trois secondes après que j’ai raccroché, la mère de Trevin m’a appelé. Je lui ai dit que ça n’allait pas et que je n’allais sans doute pas jouer le soir-même. Elle a répondu : ‘Tu sais que ce n’est pas ce que je veux et que ce n’est pas ce que Trevin aurait voulu. Si tu arrives à trouver la force d’y aller et de jouer pour lui, fais-le.' »

Attentes

Enfin, Brown s’est ouvert sur ses attentes vis-à-vis des Celtics. Ainsi, lorsqu’on lui demande si l’équipe peut devenir championne NBA dans les années à venir, il réplique :

« Pourquoi pas cette saison ? Les gens disent qu’on sera peut-être bons dans deux ans, mais je pense qu’on est déjà bons. On a l’un des meilleurs bilans de la ligue. Je pense qu’on peut être au niveau que l’on souhaite. Mais si on laisse les gens nous dicter notre état d’esprit, qu’on commence à parler de dans deux ans, c’est à ce moment qu’on échoue. »

Traduction partielle de l’article du Guardian ‘Jaylen Brown: Sport is a mechanism of control in America‘ par Hugo Geindre

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