L’inexorable ascension de Brad Stevens

En cette reprise NBA, Brad Stevens semble un peu plus âgé. La différence est pourtant dure à expliquer, tout juste semblable à celle qui sépare un première et un deuxième année au lycée. C’est peut-être simplement une histoire de confiance.

Attention, personne ne dira pour autant que le coach des Celtics est vieux, lui qui reste plus jeune que trois joueurs en activité dans la ligue (Kevin Garnett, Tim Duncan, Andre Miller). Il a toujours l’air d’un jeune diplômé fraîchement embauché par un groupe pharmaceutique – ce qui était le cas avant qu’il ne s’oriente vers le coaching -, et on aurait bien du mal à trouver un cheveu blanc sur son crâne.

Alors qu’il aborde sa troisième saison à Boston, Stevens semble plutôt à l’aise, assis sur le banc de la franchise la plus titrée de la NBA. À l’orée de son trente-neuvième anniversaire, il est déjà l’un des plus brillants cerveaux de la ligue, comme en atteste sa quatrième place pour le titre de coach de l’année 2014-2015.

« Les connaissances de coach Stevens sur le basket sont incroyables », raconte David Lee, l’ex All-Star que les Celtics ont récupéré à Golden State en échange du contrat expirant de Gerald Wallace, « et je pense que le meilleur compliment que je puisse lui faire, le même que j’ai fait à Steve Kerr l’année dernière, c’est que sa personnalité colle parfaitement avec celle de l’équipe ».

Les Celtics ont effectué une impressionnante fin de saison dernière pour accrocher les playoffs après avoir perdu leurs meilleurs : scoreur (Jeff Green), passeur (Rajon Rondo) et rebondeur (Jared Sullinger) à cause de trades ou de blessures. Cependant, l’histoire tend à prouver qu’il est impossible de se battre pour le titre sans superstar dans l’effectif, hypothèse renforcée par le sweep infligé aux Celtics par Cleveland. Même Danny Ainge le concède tout en lucidité :

« Un joueur extraordinaire, c’est ce que tout le monde cherche en NBA, mais on n’a pas toujours ce qu’on veut. »

Durant ses deux premières saisons aux Celtics, Stevens a eu pas moins de trente-trois joueurs sous ses ordres, dont vingt-deux durant la campagne 2014-2015. Deux joueurs uniquement subsistent de l’époque Paul PierceKevin Garnett (Jared Sullinger et Avery Bradley) et Bradley est le seul joueur à avoir joué plus de matchs pour Doc Rivers que pour Stevens.

« Un système est en évolution perpétuelle, en fonction de votre effectif », explique Ainge, qui a fait signer à Stevens un contrat de six ans en 2013. « Brad est un coach vraiment intelligent, il passe beaucoup de temps à préparer les rencontres. Il ajuste son système à son effectif, il n’a pas un système unique. C’est un véritable coach de basketball et il coache les joueurs dont il dispose. Il le fait très bien et je pense qu’il continuera à le faire très bien. »

Entre décembre 2014 et février 2015, Ainge a conclu pas moins de sept échanges, impliquant dix équipes et dix-sept joueurs, pour finalement échanger Rondo, Green, Marcus Thornton et Dwight Powell contre Isaiah ThomasJae CrowderJonas Jerebko et Gigi Datome. Pourtant, depuis le 3 février, seulement cinq candidats au titre – les Warriors, Spurs, Cavaliers, Clippers et Rockets – affichent un meilleur pourcentage de victoires.

David Lee comes to Boston bearing gifts. (Jesse D. Garrabrant/Getty Images)

« On a joué deux fois les Celtics, et ils auraient dû nous battre deux fois. Pourtant, je pense qu’on n’était pas une si mauvaise équipe que ça l’année dernière à Golden State, » ajoute l’ex-membre des Warriors, qui avaient gagné les deux rencontres par moins de dix points. « La profondeur de l’effectif et leur hargne m’avaient frappé. Ce sont des choses qui se traduisent sur le parquet quelle que soit la conférence dans laquelle vous jouez. Ils semblaient également extrêmement bien coachés, et ça se confirme maintenant que je suis ici. »

Ainge a construit un groupe à l’image de son coach – énergique, intelligent et avec un fort caractère. En plus de l’ajout de Lee, les Celtics ont signé le vétéran unanimement salué Amir Johnson, leur plus gros free-agent depuis des années, puis ont fait resigner Crowder et Jerebko, deux joueurs dont la polyvalence s’adapte parfaitement à la philosophie de Stevens (plus vous êtes capable de faire des choses différentes, mieux c’est) et dont l’énergie a contribué à la belle fin de saison de Boston.

 « Je suis à l’aise ici, et ce facteur a été très important dans ma décision », reconnaît Crowder. « Je ne voulais pas changer pour me retrouver quelque part sans savoir à quoi m’attendre. Ici, je savais ce que je retrouvais, avec Brad. Je savais ce qu’il attendait de moi sur le plan sportif, je savais qu’il me mettrait dans de bonnes conditions donc oui, sa présence a vraiment joué un rôle crucial. »

Jerebko surenchérit :

« Clairement, ça a beaucoup joué. J’ai vécu des changements d’entraîneurs plusieurs années de suite, et donc des changements de style, de système… C’est compliqué. Là, le fait de savoir où je revenais, savoir que je resignais sous les ordres d’un grand coach, d’un excellent staff qui fera tout son possible pour nous aider à gagner, ça a énormément joué, c’est évident. »

Aucun de ces noms ne saute aux yeux. Lee ? Sa dernière sélection au All-Star Game remonte à 2012-2013. Depuis, il a perdu sa place de titulaire l’an dernier à Golden State. Thomas ? Il rêve d’être All-Star cette année. Bradley, Smart ? Peut-être des candidats aux All-Defensive Teams. Pour le reste ? 16 joueurs pour 15 places, et de gros débats sur qui devra faire les frais de cet impératif à l’issue du training camp.

La second unit (Rozier, Thomas, Turner, Sullinger, Zeller ?) peut rivaliser avec les starters de Stevens (Smart, Bradley, Crowder, Lee, Johnson ?). Sans compter que cette rotation à dix laisse des joueurs comme Jerebko et Olynyk sur le carreau.

« C’est un problème de riches », tempère Stevens. « C’est un problème que rencontrent toutes les bonnes équipes, celles qui ne se reposent pas sur leurs lauriers. Toutes ont un effectif profond. Aussi bons soient-ils, certains au sein de cette équipe ne joueront pas. Il faut voir les choses en face. C’est une partie du job qui est dure, quelque part, mais je pense qu’il n’y a rien de mieux à faire que d’être honnête à ce sujet-là, et d’en parler. Cela dit, je ne veux rien présupposer. Je pense d’ailleurs que le media day devrait se tenir deux semaines après la reprise, parce que je ne sais pas encore où nous en sommes pour l’instant. »

Mais que valent réellement ces Celtics ? Rappelons qu’ils ont fini la saison dernière avec un bilan de 40 victoires pour 42 défaites et qu’ils n’ont pas remporté le moindre match de playoffs malgré la belle résistance qu’ils ont opposé aux Cavs. Durant les trente-six derniers matchs de la saison passée, conclus avec un bilan de 24 victoires et 12 défaites, la défense de Boston faisait partie des dix meilleures de la ligue.

Son attaque était, elle, coincée dans le milieu de tableau, particulièrement lorsque Thomas n’était pas sur le parquet mais aussi à cause d’une des pires adresses à trois points de la ligue (alors même qu’ils étaient la septième équipe à en tenter le plus). C’est une chose de mettre un joueur en position pour shooter, c’en est une autre de mettre la balle dans le panier.

Just space the floor and pick and roll. (Christian Petersen/Getty Images)

« Brad insiste beaucoup sur le fait de jouer vite et de bien écarter les défenses, » raconte Ainge, « et je pense que l’on shoote mieux. Bien sûr on a besoin que les gars qui n’ont pas de bons pourcentages s’améliorent, mais je pense qu’on sera plus adroits cette année. »

Stevens considère vraiment les matchs comme une suite de possessions, l’une après l’autre, car cela atténue les différences de niveau. Si vous pouvez gagner une possession contre une équipe menée par Lebron James, vous pouvez gagner celle d’après. Gagnez en plus que ceux d’en face durant un match, et vous avez fait votre travail. Faites ça pendant toute une saison, et vous êtes champion. Cette philosophie lui a plutôt bien réussi à Butler, où ses Bulldogs, dans le rôle de David, ont rivalisé avec les Goliaths de la NCAA, Duke et UConn, pendant deux finales consécutives.

« On a grandi en tant qu’équipe avec une marge d’erreur très faible, » confie Smart, sélectionné dans la deuxième All-Rookie Team. « Une seule erreur peut vous coûter le reste de votre saison, et les playoffs. Un turnover, un rebond mal protégé peut vous coûter un match. Et on sait qu’en playoffs chaque match compte, chaque possession compte. »

Ça compte tellement qu’il a été question au sein de l’organisation de savoir si Stevens n’essayait pas d’en faire trop, à dessiner des schémas défensifs adaptés à la physionomie de chaque adversaire, plutôt que s’organiser en ajustant un système de base à la manière de Tom Thibodeau, qui avait rendu la défense de Boston si efficace. Si l’approche de Stevens semble la bonne en théorie, il est pratiquement impossible de trouver des ajustements à la volée, quand l’équipe est en back-to-back et joue quatre matchs en cinq jours. Les bouleversements de l’effectif l’an passé l’ont obligé à trouver un équilibre délicat.

« Personnellement, ça va m’aider à être plus familier avec le système de Brad », confie Isaiah Thomas. « L’an passé, même pendant les playoffs, lorsque j’entrais en jeu, c’était juste : ‘Pense au spacing et au jeu sur pick and roll’, parce que je n’avais pas participé à beaucoup d’entraînements, surtout avec ma blessure. On avait simplement pas le temps de s’entraîner. Pouvoir vivre un training camp complet, se familiariser dès maintenant avec mes coéquipiers… tout cela va beaucoup nous aider. »

Stevens reconnaît qu’il est moins penché sur les statistiques avancées qu’il ne l’a été auparavant, mais il s’est entouré d’un staff technique « très intelligent, qui bosse dur et reste humble », sur qui il peut compter afin que la moindre information transmise, même minime, soit de qualité. Stevens appelle cela lui-même de la « connaissance d’entreprise », comme s’il élinguait toujours des produits pharmaceutiques pour Eli Lilly and Company à Indianapolis.

« Je n’ai jamais vraiment réfléchi en me disant ‘eh, je dois faire ça, ça et ça pour que ça fonctionne avec tel joueur NBA' », explique Stevens. « Les joueurs NBA sont des êtres humains, je suis un être humain, nous sommes tous des êtres humains et le meilleur conseil qu’on ait pu me donner c’est d’être moi-même, ce avec quoi je suis à l’aise désormais. Peut-être que je ne l’étais pas à 30 ans, quand j’ai été nommé head coach pour la première fois, peut-être que je ne l’aurais pas été à 25, mais maintenant je suis conscient qu’on ne peut pas demander à quelqu’un plus que ce dont il est capable. »

Par leurs racines communes dans l’Indiana, Stevens est indubitablement lié à Gregg Popovich, champion NBA à cinq reprises avec les Spurs et qui admet, malgré cela, régulièrement emprunter des systèmes au playbook de Butler. « Tout le monde sait depuis longtemps, bien avant qu’il soit en NBA d’ailleurs, que Stevens est un grand coach », confiait Pop en mars dernier. De même, Stevens a déjà conquis David Lee en ayant une approche semblable à celle de Steve Kerr et proche de l’ « open motion offense » de Mike d’Antoni. Enfin, c’est récemment la pointure dans le monde du pari Haralabob Voulgaris, homme s’étant fait des millions à Las Vegas en évaluant les tendances des différents coachs, qui a défini sur Twitter Stevens comme étant le meilleur manager en situation de match.

Sur les deux derniers mois de la saison 2014-2015, les Celtics possédaient même l’attaque la plus efficace de la ligue dans les trois dernières minutes d’un match se jouant à une possession, avec 1,40 points par possession tandis que les Warriors se plaçaient en deuxième position, avec 1,29 points par possession. Du 11 février au 14 avril, Stevens a dessiné des actions gagnantes pour Turner, Zeller, Smart et Crowder (les deux dernières face aux Raptors, l’ex-équipe d’Amir Johnson, à dix jours d’intervalle). Il ne faut pas oublier que quatre victoires seulement séparaient le sixième du dixième à l’Est à la fin de la saison régulière.

« C’est un coach très intelligent », dit aujourd’hui Amir Johnson. »Quand on l’affrontait avec Toronto, je savais qu’il allait casser notre stratégie défensive en modifiant son propre système offensif. J’étais au courant qu’il était très bon pour dessiner des systèmes et notre coaching staff lui en a d’ailleurs volé quelques uns durant la saison dernière. »

L’approche du jeu de Stevens et un roster complet, qui a vu son jeu évoluer et progresser durant le peu de temps passé avec le coach, font croire aux membres de la franchise, même si c’est irrationnel, que cette année les Celtics peuvent prétendre à plus qu’une simple place en Playoffs.

« Si on continue à travailler dur, tout est possible », dit Avery Bradley, membre le plus ancien de la franchise, à seulement 24 ans. « Si on adhère à ce que dit le coach et à cette culture Celtics, j’ai le sentiment que tout est possible et qu’on a une réelle chance d’aller au bout en faisant ces choses-là. »

En étant réaliste, il faut se dire que les Celtics essaient simplement de faire mieux que l’an passé – chaque chose en son temps – et leur limite se situe sûrement en ce moment autour d’un titre de division, au mieux une percée jusqu’en demies-finales de Conférence.

« Durant mes années à Toronto, nous avons perdu Chris Bosh et j’ai connu également une reconstruction / construction jusqu’à ce qu’on retrouve les Playoffs. J’ai l’impression que les Celtics étaient dans une situation similaire l’an passé, parfois compliquée mais en parvenant finalement à se hisser jusqu’en Playoffs. », continue Amir Johnson. « Cette année, on a de nouveaux éléments, de bons vétérans et je pense qu’on peut aller chercher plus loin avec ce que l’on dispose. »

Mais avec une multitude de picks, des contrats expirants et plusieurs assets de choix, il y a également une chance que ces Celtics soient encore transformés d’ici à février.Danny Ainge auditions for Black Mass, or something. (AP Photo/Jessica Hill)

« On a un groupe de gars qui a évolué avec Brad depuis maintenant au moins une demi-saison, si ce n’est une saison entière », disait Danny Ainge le jour du media day. « On a connu beaucoup de changements la saison passée, et il devrait y en avoir moins cette saison. Mais on ne peut pas savoir à l’avance. »

Toujours à la recherche de ce fameux franchise player, comme le sont tous les GMs de la ligue, Ainge cite toujours son essai avorté d’attirer James Harden à Boston pour expliquer que n’importe quel échange nécessite la meilleure combinaison de picks, de joueurs et de masse salariale au moment opportun. Son intérêt pour DeMarcus Cousins a été rendu public, et peu importe quelle star sera la prochaine sur le marché, Danny Ainge sera aux aguets, prêt à agir. Si une telle situation ne se présente pas, il disposera de 50 millions de cap space à l’été 2016 pour accueillir un free agent de choix.

« Les attentes évoluent », explique Ainge, qui entre dans sa treizième saison en tant que GM. « Quand ils ont débuté la saison 2014-2015, je pense que la plupart des joueurs dans le vestiaire se voyaient comme une équipe playoffable. Au fur et à mesure que la saison a avancé, je ne suis pas si sûr qu’un seul membre de l’effectif se voyait encore candidat aux playoffs après 30 ou 40 matchs. Malgré ça, l’équipe a fini par y arriver. Je ne veux pas vraiment dire mes pronostics, mes attentes ; je veux d’abord voir ce que ça va donner. Je ne sais même pas quels seront les 15 joueurs qui vont débuter la saison. Je ne sais pas comment tout cela va s’assembler, mais j’ai hâte de le découvrir et j’ai hâte que ça commence. »

Là est toute la spécificité de cette équipe. Ainge dispose bien d’une superstar sous contrat, c’est juste qu’il est en costume – cravate sur le bord du terrain. Stevens a d’ores et déjà bousculé un stéréotype, celui qui dit que les coachs universitaires ne peuvent pas s’imposer en NBA. Désormais, il doit s’en défaire d’un autre : celui qui énonce qu’on ne peut gagner sans une superstar.

« Dans mon précédent job, j’avais un objectif : gagner le titre national. Dans mon job actuel, j’en ai toujours qu’un, et c’est de gagner un titre NBA », confie Stevens. « C’est la seule chose qui m’intéresse, le seul but que je donne à nos joueurs. Aujourd’hui, je ne le dirai qu’une fois, parce que les autres jours je suis concentré sur notre avancement progressif, et notre faible marge entre le fait d’être bon et ne pas l’être. Vous savez, on est aussi proche d’être quatrième que d’être douzième, il faut avoir en tête que cette marge est infime. »

Le coach calme, reposé que l’on connait peut désormais ajouter « confiance en soi » à ses qualités, ce qui pourrait troubler chaque adversaire sur chaque possession, même s’il n’a pas de star sous ses ordres. N’oublions pas que Brad Stevens reste le plus jeune coach actuellement en NBA. D’ici quelques années, il pourrait également en être le meilleur.

Article traduit par Hugo Geindre, Léo Hurlin et Baptiste Godreau, de l’article original de Yahoo! : ‘The rise of Brad Stevens and his starless Celtics

One Comment

  1. Greenpierce

    6 octobre 2015 at 20 h 48 min

    tres bon boulot les gars

    et bien sur Gigi <3

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