Avery Bradley : après le chagrin et le deuil, ses rêves se réalisent

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Le 16 avril, un jour seulement après la tragique disparition de sa petite sœur Chyna dans un accident de voiture, Isaiah Thomas tentait de puiser la force nécessaire pour jouer le premier match de la série de playoffs contre les Chicago Bulls.

Ses coaches et ses coéquipiers restaient distants, car ils ignoraient tout simplement quel degré de solitude lui était nécessaire. Mais, alors qu’IT était en plein moment de peine, assis tout seul sur le banc quelques heures avant le coup d’envoi, Avery Bradley s’approcha et s’assit à ses côtés.

Thomas était en train de pleurer et dissimulait son visage avec sa main. Bradley lui passa le bras droit autour des épaules, et l’étreignit amicalement, tout en jouant avec un ballon de l’autre main.

Un mois plus tard, le dimanche 21 mai, Bradley rentrait le trois points de la victoire à la dernière seconde lors du Game 3 des Finales de Conférence contre Cleveland, et redonnait ainsi espoir à toute une franchise pour la suite de la série. Après avoir rentré ce shoot, il embrassa sa main et leva le doigt au ciel, en hommage à sa mère.

S’il avait pu consoler Isaiah Thomas le mois précédent, c’est parce qu’il avait lui-même vécu une période de déchirement intense. Il se rappelle encore sa peine de la voir branchée à un respirateur artificiel. Il se souvient de la sensation de vide et d’égarement qu’il ressentait au moment de rejouer au basket après sa disparition.

Et peut-être plus important encore, il n’a pas oublié l’épreuve que faire son deuil représente.

Une mère qui travaille d’arrache-pied

Alicia Jones était mère célibataire de quatre enfants et cumulait parfois jusqu’à 3 emplois, lorsque Avery et ses frères et sœurs étaient encore enfants. Elle était à la fois secrétaire pour une agence des services sociaux, pour une église, et travaillait également de nuit chez Walmart.

Dans le modeste appartement familial, elle avait l’habitude de dormir sur le canapé pour laisser à ses enfants le privilège de dormir dans un lit. Quand elle rencontrait des enfants du quartier qui avaient faim, elle leur sortait des repas du réfrigérateur.

Mais elle ne ménageait pas ses propres enfants pour autant. Quand elle revenait de chez Walmart à 4h du matin, elle vérifiait la vaisselle faite par ses enfants, et si jamais elle trouvait la moindre trace de saleté, elle les réveillait tous pour qu’ils finissent convenablement le travail.

Avery Bradley et sa mère en 2013

Avery Bradley et sa mère en 2013

Plutôt que de laver la cuisine, son cadet Avery préférait jouer au basket avec les poubelles faisant office de panier, si bien qu’il rayait le sol avec ses baskets, ce qui avait le don de faire enrager sa mère. Le sport était devenu sa priorité, et il était même considéré comme un des lycéens les plus prometteurs du pays. Malgré son emploi du temps, Alicia parvenait à assister à ses matches, et c’est peu dire qu’elle ne passait pas inaperçue.

« Elle était la mère qui faisait le plus de bruit, elle criait en permanence, se rappelle Bradley, le sourire aux lèvres. C’était son caractère tout craché. »

Un amour de jeunesse

Bradley accepta une bourse d’études de l’Université de Texas. Au cours de sa première année, il découvrit le profil Facebook d’une charmante jeune femme en consultant le mur de son ami Lavelt Page.

« Elle n’est pas réelle, impossible qu’elle soit réelle », dit Bradley à Page.

Bradley avait eu le coup de foudre. Il commença à discuter avec la belle Ashley Archbald, puis la discussion se transforma peu à peu en flirt, qui aboutit à son tour en des discussions Skype qui se poursuivaient jusqu’à tard dans la nuit.

Bradley, 19 ans à l’époque, ne lui révéla pas qu’il était un espoir NBA. Par contre, comme il était plus jeune qu’elle, il lui affirma qu’il avait 21 ans. Ils restèrent en contact pendant presque un an avant, enfin, de se rencontrer. Puis Ashley dut déménager à New York, pour mener sa carrière dans le design de maillots de bain, alors que Bradley était lui sélectionné par les Celtics en 19e position au 1er tour de la draft. Il dit alors à Ashley que se retrouver dans des villes aussi proches l’une de l’autre n’était pas une coïncidence mais un signe du destin.

Après le début de leur relation amoureuse, Bradley invita Ashley à un voyage en famille sur l’île de Saint Martin aux Caraïbes. Le contact passa immédiatement bien entre elle et la mère de Bradley. Cette dernière la prit à part, et lui témoigna la joie qu’elle ressentait de l’avoir à ses côtés, lui expliquant que Bradley n’avait jusqu’alors jamais présenté de petite amie à sa famille.

Ashley adorait voir Bradley et sa mère passer du temps ensemble. Quand il était contrarié ou à l’inverse passionné par quelque chose, Alicia restait calmement assise jusqu’à ce qu’il ait terminé de parler. Bradley finissait inexorablement par s’arrêter pour demander l’avis de sa mère.

« Je fais la même chose avec lui maintenant, confie Ashley en rigolant. J’ai tout appris en observant sa mère. »

Au début du mois de septembre 2013, Avery et Ashley s’apprêtaient à retourner à Boston pour préparer le début de la saison NBA, après avoir passé l’été chez sa mère à Tacoma, près de Seattle. Ashley était alors enceinte de 8 mois de leur premier enfant, et Alicia allait bientôt venir s’installer à Boston pour les aider à s’occuper du bébé.

Alors qu’ils quittaient la maison d’Alicia Jones à Tacoma, elle se tenait dehors et les saluait de la main. Ashley sortit de la voiture pour lui faire un dernier câlin. Elle l’appelait déjà « Belle-Maman » même si elle et Avery n’étaient pas encore mariés.

Avery la salua depuis le volant de la voiture.

« Chéri, va lui faire un câlin, lui dit Ashley.

– Mais elle vient la semaine prochaine, répondit Bradley.

– S’il te plaît, sors et va lui faire un câlin. »

Donc Bradley sortit de la voiture et fit à sa mère un nouveau câlin.

« On se voit bientôt Maman. »

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Ashley Archbald et Avery Bradley à leur mariage en 2015

« Elle est morte »

Un peu plus tard cette semaine-là, Avery et Ashley étaient sur la route du retour pour Boston, après un bref rendez-vous professionnel à New York, lorsque Tim, le frère de Bradley, appela. Ils n’étaient pas en très bons termes, et Bradley était fatigué, donc il décida de ne pas décrocher.

Mais Tim appela de nouveau, avant de finalement envoyer un SMS.

« Rappelle-moi le plus vite possible. C’est à propos de Maman. »

Alicia Jones, qui était pourtant encore si jeune et dynamique qu’elle prenait des cours de zumba à 46 ans, avait été victime d’une grave attaque cérébrale.

Bradley se mit à accélérer sur l’autoroute, tout en restant silencieux. Ashley posa sa main sur son épaule, puis la retira, ne sachant pas ce dont il avait besoin à ce moment précis.

« Je réfléchissais désespérément à ce que je devais faire ou à ce que je devais lui dire, dit Ashley. Ce fut le trajet le plus long de ma vie. »

Bradley prit le premier vol pour Seattle le lendemain matin.

« Quand je suis arrivé à la maison, ma mère s’en était déjà presque allée », confie Bradley.

Pendant que les autres venaient et partaient, lui resta 4 jours entiers au chevet de sa mère à l’hôpital. L’un de ses amis appela Ashley pour lui faire part de son inquiétude au sujet de Bradley, qui ne mangeait, ne dormait ni même ne parlait pas.

Chaque soir il appelait Ashley sur Skype, comme au début de leur flirt, et ils restaient assis en silence, parfois pendant des heures, avec le bip du respirateur d’Alicia Jones en fond sonore. Bradley ne souhaitait pas parler, mais il ressentait le besoin de savoir sa fiancée à ses côtés. Il pouvait seulement envoyer des « je t’aime » par SMS.

Après 4 jours douloureux et éprouvants, la famille de Bradley réussit à le convaincre de quitter l’hôpital pour se reposer un peu. Il appela Ashley sur Skype, posa le téléphone à côté de lui, et s’assoupit dans un lit chez un de ses proches.

Quand elle fut elle aussi endormie, Ashley fit un rêve limpide, à la limite du réel, dans lequel la mère de Bradley rentrait dans sa chambre en tenant un bébé dans les mains. Elle disait que ce petit garçon se prénommait Liam.

« Elle a juste dit : “c’est à toi de t’en occuper maintenant”, se souvient Ashley. J’ai répondu :  “de quoi tu parles Belle-Maman ?” Puis elle dit qu’elle devait partir, donc je lui ai demandé où elle allait. Elle déposa alors simplement le bébé dans mes mains, et je me rappelle encore me demander comment tenir un bébé. Puis elle est juste sortie de la chambre. »

Ashley ne se souvient plus exactement si cela faisait partie de son rêve ou non, mais cette nuit-là, elle fut réveillée par un bruit de porte qui se referme. Bradley, qui n’avait toujours pas raccroché l’appel Skype pendant lequel ils s’étaient endormis, était maintenant à l’autre bout de Tacoma. Il dit qu’il devait retourner à l’hôpital, car l’état de sa mère s’était empiré. Il rappela Ashley quelques heures plus tard.

« Elle s’en est allée », dit Bradley.

L’excitation de la naissance

Quand Bradley revint à Boston le 23 septembre après les funérailles de sa mère, il était totalement anéanti.

« Il ne trouvait plus de sens à la vie, témoigne Lavelt Page, son meilleur ami. Sa mère était tout pour lui, elle était son pilier. »

« Mon moral était au plus bas, dit Bradley. Je ne mangeais plus. Je buvais à peine. Je ne pouvais m’empêcher de pleurer. Ma femme ne parvenait même pas à me faire parler. Et quand je suis revenu chez moi, ma seule pensée se résumait à “et maintenant ? Je suis censé aller travailler après avoir vécu tout ça ?” »

Les Celtics préparaient l’ouverture du camp d’entraînement, et Bradley allait devoir répondre à des questions sur son temps de jeu, sa prolongation de contrat, sa réussite à 3 points. Il atterrit à l’aéroport de Boston après un vol de nuit, et appela Ashley à 7h59 du matin pour la prévenir de son arrivée.

Elle ignorait totalement comment elle allait bien pouvoir le consoler. Quelques minutes plus tard, elle se redressa en sursaut dans son lit, et elle perdit les eaux. Elle rappela immédiatement Bradley.

« Tu en es certaine ? lui demanda Bradley.

– J’en suis sûre.

– Ashley, s’il te plaît, j’ai besoin que tu en sois sûre et certaine, car c’est la seule chose qui pourrait me rendre heureux à cet instant de ma vie, dit Bradley. J’arrive tout de suite. »

Ashley prit place à l’avant de la voiture pendant le trajet jusqu’à l’hôpital, et Bradley pouvait sentir les mouvements du bébé à travers son ventre.

Le travail et l’accouchement durèrent 24 heures, et leur petit garçon était finalement né à 8h13 du matin le 24 septembre. Pendant l’accouchement, Bradley tremblait et les larmes ruisselaient sur son visage. Peu à peu, le chagrin et le désespoir avaient fait place à une joie et un bonheur étincelants.

« Il gardait de vue en permanence le bébé, raconte Ashley. Les infirmières sont venues pour nettoyer le bébé et lui donner un bain, mais Avery dit qu’il pouvait s’en charger. C’est donc lui qui lui donna son premier bain. »

Pendant des semaines, Bradley prit l’habitude de s’asseoir dans un fauteuil et de bercer le bébé dans ses bras jusqu’à ce qu’il s’endorme. Le bébé s’appelait officiellement Avery Bradley III, mais ils l’appelleraient Liam, d’après le prénom évoqué par la mère de Bradley dans le rêve d’Ashley.

Environ un an plus tard, le couple discutait de ce rêve, et tous les deux trouvaient cocasse le fait que Liam soit ressorti du lot parmi tous les prénoms possibles et imaginables. Alors ils voulurent connaître les significations de ce nom. Ils en trouvèrent beaucoup, mais une retint particulièrement leur attention : « je sauverai mon père. »

La volonté de toujours s’améliorer

A chaque fois que Bradley rentre un tir à 3 points, il embrasse sa main droite et lève le doigt au ciel en hommage à sa mère. Encore aujourd’hui, pas un jour ne se passe sans qu’il ne pense à elle.

Alicia Jones était si fière de son fils cadet. Elle avait eu son premier enfant à 15 ans, et seulement un des frères et sœurs d’Avery était sorti diplômé du lycée. Et voilà que son enfant chéri était rentré à l’université, puis en NBA, et maintenant sur le point de devenir père de famille.

« Je pense qu’elle était heureuse pour moi, dit Bradley. Et plus important encore, elle était non pas heureuse pour le basketteur, mais pour l’homme que je devenais. »

Il aurait aimé que sa mère puisse le voir prendre soin de sa famille. Le couple a maintenant deux fils, et une petite fille devrait également voir le jour en août. Ils l’appelleront Alicia-Marie, en hommage à la fois au prénom de la mère de Bradley et au deuxième prénom d’Ashley.

Ashton, le petit garçon âgé d’un an, a une expression du visage et des manières qui rappellent la grand-mère qu’il ne pourra jamais connaître.

Liam, qui a maintenant 3 ans, est tout juste assez grand pour comprendre que son père est une star NBA. Il adore aller voir les matches des Celtics avec son maillot, mais la frustration l’envahit vite si jamais son père ne prête pas attention à lui avant le coup d’envoi. Dans la maison familiale à Watertown, Massachussetts, Liam aime traverser la salle à manger en courant, comme si c’était l’entrée des joueurs du cinq majeur de Boston. Dès qu’il imite son père, il prend un regard sérieux et intense.

Liam et son père avant un match des Celtics

Liam et son père avant un match des Celtics

« Papa fait ci, Papa fait ça, raconte-t-il à qui veut bien l’écouter. Mais Papa ne sourit pas. »

Bradley ne laisse éclater son sourire qu’à la maison. Parfois, certains peinent à comprendre sa préférence de rester loin des projecteurs et des réseaux sociaux. Mais ce n’est tout simplement pas fait pour lui.

Chez lui, il s’amuse sur le sol avec ses enfants, ou bien met de la musique et danse avec sa belle-mère, ou encore rassemble tout le monde dans le salon pour regarder un documentaire. Quand ils reviennent dans leur maison à Austin, Texas, pendant l’été après la fin de la saison, il prend plaisir à embarquer tout le monde en voiture pour des longs voyages sans destination précise.

Bradley, qui a dû endosser un rôle encore plus important après la fin de saison prématurée d’Isaiah Thomas à cause de sa blessure à la hanche, est bien conscient que sa carrière dans le sport ne durera pas éternellement. Du haut de ses 7 ans d’expérience en NBA, il sait qu’on se souviendra de lui pour ses actions importantes, à l’instar de son shoot de la gagne à 3 points lors du game 3 à Cleveland. Mais il n’a surtout pas envie d’attendre la fin de sa carrière pour laisser une empreinte et faire le bien autour de lui, ailleurs que dans le basket.

Il a récemment vu un film sur les conditions de vie précaires à Haïti, et s’est alors juré qu’il s’y rendrait bientôt pour apporter son aide. Il soutient déjà des camps de basketball de charité pour les plus démunis sur les îles de la Grenade et de Trinidad dans les Caraïbes. Il a également participé à des visioconférences avec des soldats américains déployés à l’étranger.

« Pour Avery, la vie ne se résume pas qu’au basket, un match ne dure que deux heures pour lui, explique sa femme. Et après ces deux heures ? Que fais-tu pour améliorer la vie des autres ? »

Cette conception de la vie, il la doit à sa mère. Et même si elle n’est plus là maintenant, les souvenirs qu’il en garde, et tous les détails du quotidien qui lui font penser à elle lui donnent l’impression qu’elle n’est jamais partie.

« Elle m’incite toujours à être un meilleur père de famille, explique Bradley, ainsi qu’un meilleur mari, un meilleur basketteur, et une meilleure personne. »

Traduction de l’article du Boston Globe ‘After heartbreak and healing, dreams come true for Avery Bradley’ par Guillaume Perrin

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