Keyon Dooling revient de loin

 « C’était l’enfer », confie Keyon Dooling. « Si vous n’avez pas besoin d’aller dans un hôpital psychiatrique, n’y allez pas, ce n’est pas un endroit recommandé. À mes yeux, si c’est l’enfer sur Terre, je ferai tout pour ne pas m’y retrouver dans l’au-delà ».

Dooling va mieux désormais, car il a trouvé suffisamment de force pour affronter les démons qu’il enterrait depuis toujours. Il le doit à sa femme, solide comme un roc, à une organisation qui était là lorsqu’il en a eu besoin mais avant tout à lui-même. Il a eu le courage de dire qu’il avait besoin d’aide.

Dooling a tout simplement fait une dépression qui l’a conduit à prendre soudainement sa retraite après 12 saisons dans la ligue. Le point d’orgue de cette dépression fut un séjour d’une semaine dans un asile, qui l’a amené à admettre au grand jour la racine de tous ses maux : les sévices sexuels qu’il avait subi enfant en Floride.

Keyon Dooling sous le maillot des Celtics

Après avoir passé sa vie à cacher ces faits, Dooling veut à présent raconter son histoire. L’ancien joueur des Celtics espère en effet que cela aidera les autres victimes de tels préjudices à parler, voire à empêcher certaines personnes déviantes de passer à l’acte et de détruire des vies.

« J’avais cinq ans lorsque ça a commencé, et ça s’est produit à diverses reprises. Avec des hommes et des femmes. J’ai été agressé par un ami de mon frère. J’avais cinq ans, et lui treize ou quatorze. Mais il y a aussi eu des femmes – jeunes ou vieilles – de mon voisinage. À l’époque, je pensais que c’était normal, que c’est comme ça que ça se passait. Et malheureusement, j’avais tort. Je ne réalisais même pas que cela était un comportement anormal pour quelqu’un de mon âge ».

Comme la plupart des victimes, Dooling n’avait jamais confié ses secrets à qui que ce soit. Pas même à Natosha, sa femme avec qui il est depuis qu’ils ont quinze ans. À l’opposé de tout cela, il est vite devenu meneur de renom à Fort Lauderdale et à l’Université du Missouri. Drafté en dixième position en 2000, il n’est jamais devenu une superstar mais s’est comporté en joueur fiable et professionnel pour six équipes NBA, dont les Celtics.

Dooling s’est, au fil des années, bâti une réputation de mentor pour les jeunes joueurs. Parmi eux, Brandon Knight des Pistons mais aussi Rajon Rondo. Dans le jargon NBA, il était une bonne présence dans les vestiaires. Lui qui avait grandi en tant que joueur aux côtés de Eddie Jones, Doug Overton ou encore Adonal Foyle se devait de donner l’exemple aux plus jeunes que lui :

 « C’est mon devoir », affirme le joueur. « J’aime énormément voir des jeunes atteindre les buts qu’ils s’étaient fixés. Prendre sous leurs ailes leurs familles, leurs entourages. Et souvent, ils ne savent tout simplement pas s’y prendre. Ils n’arrivent pas à se fixer des objectifs précis. J’essaie de rendre tout cela plus simple pour eux, car je ne suis de nulle part. J’en ai parcouru du chemin ».

Mais le passé douloureux n’était jamais parti bien loin. Alors qu’il était en train de décider s’il allait accepter l’offre des Celtics, pesant le pour et le contre, son état commença à se dégrader. À peine une semaine avant que sa famille ne refasse ses bagages pour Boston, Natosha vit son mari devenir de plus en plus étrange. Il avait des hallucinations.

« Je ne savais pas ce qu’il avait, mais j’ai senti que ça n’allait pas », glisse-t-elle. « Rien que ce qu’il faisait ou disait. Je me demandais s’il allait bien. Une fois, j’ai même appelé sa mère. Mais elle ne pouvait pas m’apporter de réponses. Je sentais que quelque chose n’était pas normal. J’ai prié ».

Dooling manifestait des expressions similaires à celles des soldats qui rentrent des zones de conflit. Mais les troubles post-traumatiques ne touchent pas que ceux qui font la guerre. Les policiers, les pompiers, et tous ceux qui vivent à un moment ou un autre des choses émotionnellement fortes peuvent être atteints de ce syndrome.

Dans le cas de Dooling, ce fut en août dernier. Il était chez lui, en train de jouer avec ses enfants dans la rue. Ce n’était pas du goût d’un voisin qui considéra les Dooling, alors nouveaux dans le quartier, comme un peu trop bruyants. Ce voisin appela la police. On ne sait pas combien de représentants de la loi se présentèrent au domicile de l’ex-joueur mais sans aucun doute plus d’un. Ils ne faisaient que leur travail en répondant à un appel. Mais une escouade de flics se pointant chez vous et frappant à votre porte, ça ne peut qu’impressionner.

« J’ai accouru à la porte pour voir ce qu’il se passait », se souvient Keyon. « Je me demandais qui pouvait taper aussi fort que la police. C’est ce que je me suis dit. Et quand j’ai ouvert la porte, c’était eux. Ils ont immédiatement dit : « flanquez-vous au sol ! Au sol ! » Je n’ai pas attendu une seconde pour obéir ».

Natosha ne savait comment réagir ni que dire à ses enfants. Elle était apeurée. Keyon avait toujours été l’homme fort, capable de gérer toutes les situations. Et subitement, ils l’emmenaient.

« J’étais horrifiée », se souvient-elle. « Je me demandais ce qu’ils faisaient ici. Et ils nous ont séparés. Les enfants, Keyon et moi. C’était atroce. Un cauchemar. Un vrai cauchemar. J’avais peur pour moi, pour les enfants ».

Dooling fut emmené à l’hôpital pour y être examiné. Il n’a pas souvenir d’avoir signé son entrée dans l’établissement médical. Les détails sont assez vagues, car il a dès aussitôt été mis sous médicaments. L’un des premiers symptômes de ses troubles post-traumatiques est la paranoïa. Dooling était devenu paranoïaque. Il ne voulait voir personne.

« Ils essaient de trouver la bonne dose de médicaments », explique-t-il. « Malheureusement, au début c’est si fort que l’on doit subir des effets secondaires très marqués. Et c’était souvent aux heures de visite. Du coup, quand ma femme venait me voir, j’avais vraiment peur car je ne contrôlais pas du tout ce que je disais ou ce que je pensais. C’était très dur ».

Au point qu’elle s’en rendit compte.

« Quand je le voyais, on sentait qu’ils essayaient de lui donner ses médicaments quatre à cinq heures plus tôt afin qu’il soit calme au moment où j’arrivais. Mais il était toujours un peu dans le vague ».

Alors qu’il était encore loin de la guérison, il savait que son mariage et sa famille allaient droit dans le mur s’il ne s’en sortait pas. Tandis que Natosha s’appuyait sur sa famille, son pasteur et Ashley Bachelor, la petite amie de Rondo, Dooling réalisa que sortir de l’hôpital ne tenait qu’à lui.

« J’en ai bavé pour en sortir. J’ai dû me battre. Mais je suis un battant. Je l’ai toujours été. Il y a trop de bonnes choses dans ma vie pour que j’abandonne. Je ne pouvais pas laisser tout ça prendre le dessus sur moi ou ma famille ».

Finalement, les docteurs trouvèrent le dosage adapté au vétéran NBA. Il commença à y voir plus clair, et il réalisa qu’il était en fait libre de partir puisqu’il avait apparemment demandé lui-même à être admis. Mais c’était un vendredi, et il ne pouvait donc pas partir avant le lundi suivant. Il se résigna et reçut deux visiteurs : Doc Rivers et Danny Ainge.

« Il fallait le faire, c’est une si bonne personne ». affirmait Rivers récemment. « Nous traversons tous des épreuves. J’y allais et je restais avec lui. Je lui disais de ne pas s’inquiéter au sujet du basket. C’était le cadet de mes soucis. Je m’en fichais qu’il puisse rejouer un jour ou non. Il devait simplement redevenir lui-même ».

Au bout d’une semaine, Dooling était donc prêt à quitter l’hôpital. Mais il avait tellement de comptes à régler avec lui-même qu’il comprit vite que jouer cette saison n’aurait aucun sens. C’est pourquoi il décida soudainement de prendre sa retraite. Il avait fait de grands progrès, mais avait toujours à affronter les souvenirs les plus douloureux qu’il gardait en lui. Il n’en avait jamais encore parlé à Natosha.

« Je pense que je faisais un vrai blocage. Je me souviens que ma femme me demandait si quelque chose m’était arrivé il y a longtemps. Et je ne lui ai alors raconté que quelques bouts de l’histoire. Par exemple, que je n’étais pas seul quand cela s’était produit. Oui, j’ai vraiment menti. Je lui ai dit que j’ai vite compris et que je suis parti rapidement. Mais ce n’était pas vrai. Je ne réglais pas mes problèmes, je les bloquais. Je savais que tout ça s’était bel et bien produit, mais je ne l’acceptais pas ».

Sa femme en fut plus déçue qu’énervée.

« Nous sommes supposés être les meilleurs amis du monde, en plus d’être mari et femme. » rappelle-t-elle. « Et il était incapable de me dire ça. Je ne sais pas pourquoi il n’arrivait pas à me le dire. Je pense qu’il craignait de ne pas réagir comme un homme, qu’il s’en voulait que cette histoire me blesse. Mais ce qui, sur le moment, m’a blessée, c’est qu’il n’arrive pas à me le dire. Car je croyais qu’on pouvait tout se dire ».

Aujourd’hui, le joueur suit une thérapie, assisté de sa femme. Ses enfants ont été mis au courant, et si les deux plus âgés comprennent, les deux derniers ne réalisent pas du tout.

Toutefois, le fait de combattre ses démons n’a pas tout réglé dans la vie de Keyon Dooling. Le joueur, dans tout ce marasme, avait en effet brutalement mis fin à sa carrière. Il adorait jouer avec Rondo, Garnett et était enthousiasmé par le recrutement estival. Mais il savait qu’il lui faudrait du temps pour panser ses plaies.

Et il ne fut pas le seul à découvrir la vie sans basket.

« C’est arrivé si vite », se souvient sa femme. « Honnêtement, je ne savais pas comment réagir. J’ai vécu à ce rythme douze années durant. Cela s’est fini de façon si brutale. C’était choquant. »

Heureusement, les Celtics ne mirent pas longtemps à rappeler Dooling afin de lui proposer un poste qui conviendrait aux compétences et à la personnalité du néo-retraité.

Ce poste lui permet de travailler avec les joueurs sur un parquet mais aussi de garder le contact avec eux en dehors. Il n’a pas à voyager, et peut se rendre au centre d’entraînement selon son emploi du temps et non celui de l’équipe. Il peut s’impliquer dans la vie associative autour des Celtics, ce qui lui a toujours tenu à cœur. Il apparaît à la télé locale.

Alors, comment ne pas se réjouir de son retour ?

« C’est si bon de voir comment il a rebondi suite à tout cela », commente Rivers. « Il a été un formidable mentor pour nos joueurs. Nous ne voulons pas le perdre. Il est génial avec Rondo et Green, il ne délivre que des messages positifs. »

L’intitulé du poste est officiellement coordinateur du développement des joueurs, mais au fond, c’est « le job de Keyon ».

Traduction partielle d’un article de NBA.com par Léo Hurlin, relecture par Louis Jullien.

3 Comments

  1. Birdie

    12 novembre 2012 at 23 h 00 min

    Super touchant !

  2. Misijode

    13 novembre 2012 at 6 h 51 min

    Boston c'est une vraie famille, En lisant cette article, je comprends parfaitement ce qu'il raconte, mon agresseur est toujours en vie, je devrais avoir 6 ans à ce moment et comme lui je ne l'ai jamais dit à mes parents c'est un proche de notre famille, j'espère qu'il va enfin trouver la paix intérieur, j'ai 34 ans, je combats à cette heure ci toujours les démons intérieurs, je n'ai jamais pété les plombs et je prie pour que ça n'arrive jamais, c'est dure d'être une victime quand son agresseur n'a jamais été jugé et ne le sera sans doute pas. Comme lui, on parle pour libérer sa parole, il faut éviter que l'agresseur ne vous inflige la double peine en réduisant éternellement au Silence. c'est bien que bon lui est proposé ce poste, il a beaucoup donné pour l'équipe. Bonne traduction de l'article.

  3. gainer scitec

    13 novembre 2012 at 23 h 33 min

    Magnifique !
    et la photo est superbe.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *